NPA Bourgogne Franche-Comté
  • REFORME OU REVOLUTION ?

    En période électorale mais pas que, certains à gauche nous demandent pourquoi toute la gauche dite radicale ne se regroupe pas sur le plan électoral pour peser plus. Pourquoi nous, NPA, ne sommes pas notamment avec le PC et la France Insoumise (LFI). Car ils ne voient pas très bien nos différences et nos divergences sur le fond.
    Et bien, la situation que nous vivons, comme toute crise aiguë, permet de clarifier les choses à l’heure où il faut faire des choix décisifs. Voyons les choix de LFI par la voix de Mélenchon (JLM) principalement.

    Critique positive et bienveillance à l’égard du gouvernement : la LFI, comme tous les partis au Parlement, a voté la loi de finance rectificative de mars dernier qui signe un chèque en blanc de 45 milliards aux entreprises de manière indistincte. Joignant la parole à l’acte, JLM déclare alors : « Ce moment n’est pas celui de la polémique » (1).
    Ensuite, dans une interview du 1er avril (2), JLM répond au journaliste qui lui demande si son opposition ne s’est pas durcie depuis : « Non, nous n’avons pas changé d’avis, des fois il faut un peu forcer le trait quand on n’est pas entendu, alors bon on monte un petit peu le ton mais ça ne va pas bien loin tout ça... ». Vous avez bien lu : « On critique un petit peu, mais ça ne va pas bien loin ». Et juste après, il ajoute : « L’essentiel c’est que le pouvoir écoute ce qu’on lui dit, n’aie pas peur de la critique parce que c’est une critique qui, dans le contexte actuel, est forcément bienveillante ». Plus tard, il se reprendra et dira « rationnelle » au lieu de bienveillante.
    Dans la même veine consensuelle, JLM déclare encore : « ça ne sert à rien d’essayer de régler des comptes avec le passé » et « (…) en politique, ce que l’on doit faire (...) en situation de crise [c’est] essayer de s’aider les uns les autres par des contributions, les idées que l’on met sur le tapis ». On se croirait chez les scouts !
    Toute cette bienveillance descend même jusqu’à la personne de Macron que JLM décrit seulement comme un homme fatigué, sous pression et dont les cadres mentaux s’effondreraient sous la violence de la crise : « il ne sait pas comment faire (...) ». Il faudrait presque l’aider ! Ce que fait JLM en proposant...

    ...Une resucée d’Union sacrée autour d’une classique planification : Même si le gouvernement regimbe encore à cette idée de planification, JLM veut croire qu’il sera naturellement obligé d’y venir : « donc j’ai une question au gouvernement : comment vous planifiez la sortie, il faut un peu de temps, ça va arriver au gouvernement, pour l’instant la réponse, c’est : on n’en sait rien » ; « C’est le moment de la crise qui nécessite ce genre de moyens, ce qu’on a toujours fait en France quel que soit le gouvernement – sauf celui-ci qui n’aime pas du tout l’idée de planification mais ce n’est pas grave, ça lui viendra ». Notons l’étonnante neutralité politique de cette planification de gauche comme de droite (« quel que soit le gouvernement »). Serait-ce à dire ni de gauche ni de droite ?
    Poursuivant dans cette veine unitaire, JLM indique qu’il consulte des responsables médicaux, syndicaux et patronaux avec une mention spéciale pour le patron du MEDEF : « (...) je comprends que cet homme peut être disponible pour le dialogue [quant aux nationalisations auxquelles Roux de Bézieux s’est dit pas opposé], il y a là un compromis qu’il faut faire avec eux pour planifier la mise en mouvement avec le patronat ». Egalement : « on peut par exemple réunir les patrons des groupes pharmaceutiques et les mettre au boulot si pénurie de médicaments ».

    Une stratégie réformiste au risque de sauver le capital : Malgré ses affirmations répétées comme quoi « L’après commence maintenant » - ce qui nous semble aussi un bon principe pour changer le cours des choses, JLM se contredit lorsqu’il répond au journaliste qui lui demande s’il veut promouvoir l’autogestion : « Non parce que dans le moment, ça signifierait une réorganisation complète de l’économie – ce n’est pas ça qui est à l’ordre du jour, ce qui est à l’ordre du jour, c’est de prendre des mesures qui nous permettent de faire face à la situation, mais dans le futur, oui, certainement (3) il faudrait piloter les entreprises différemment (...) ». Ici, JLM fait bien un distinguo entre le moment présent où l’on prend des mesures drastiques évoquées par lui (réquisitions – planification – nationalisations) et l’après où l’on fera différemment (autogestion). L’après ne commence donc pas maintenant, les actes d’aujourd’hui ne sont donc pas de même nature que ceux d’après. Il le précise d’ailleurs : « ...mais attention je ne propose pas un modèle, ça me laisse perplexe ce monde économique fait de nationalisations, de réquisitions et que sais-je encore ! »
    Mais, on sait ce que donne justement ce genre de report de l’idéal qu’on souhaite : le moment opportun de la crise passé, il sera plus difficile en fait de le mettre en place plus tard. Et le capitalisme sauve ainsi sa peau. Toujours la bourgeoisie, lorsqu’elle est acculée, répond qu’elle est d’accord en principe avec les revendications du peuple mais qu’elle ne peut pas pour l’instant les acter. Toujours, tout est reporté « Après », cet Après dont on nous rebat les oreilles en ce moment : le bilan et les critiques, on les fera plus tard nous assène (nous supplie ?) la bourgeoisie, mais pour le présent silence dans les rangs ! Et ce sont les mesures présentes de la bourgeoisie notamment les mesures coercitives qui, elles, auront des chances de perdurer (4).

    Un futur autogestionnaire plutôt pâle : en effet, les quelques réflexions sur ce sujet par JLM laissent perplexes : « à partir du moment où les salariés de l’entreprise sont capables d’intervenir, ils vont nous dire, eux, les machines qu’il faut changer, celles qu’il faut améliorer... ». Et, quand le journaliste lui demande dans quel cadre légal les salariés pourraient imposer leurs choix aux patron, JLM s’exclame : « Oh, imposent ! » en voulant signifier que ce terme est trop fort. Bref, dans l’autogestion mélenchonienne, les salariés pourront toujours donner leur avis, auront droit à la parole mais ils n’auront pas forcément le dernier mot – surtout qu’au cours de cette interview en tout cas JLM n’envisage guère la propriété collective des entreprises qui restent aux mains des employeurs – sauf quelques nationalisations/réquisitions urgentes comme celle de Luxfer (production de masques).

    A l’opposé de cette approche consensuelle et bienveillante, nous proposons une opposition sans concessions et sans illusions aussi bien quant aux mesures proposées que quant aux personnes qui les incarnent. Nous n’avons aucune sorte de bienveillance à l’égard de ce pouvoir ultra-libéral qui, il y a peu, estropiait son peuple tandis qu’aujourd’hui il en laisse mourir une partie.
    Nous pensons que la lutte de classe est toujours présente quand le pouvoir a oublié la prévention (les masques, les respirateurs) mais trouve les moyens de la répression (heures supplémentaires, les contrôles, les drones, le back traking). Et même si la bourgeoisie sait faire des compromis tactiques, comme nationaliser, ce ne sera que temporaire : le temps de faire éponger les dettes par la collectivité.
    Pour notre part, il s’agit, plutôt que d’une cogestion des entreprises, de s’approprier les secteurs stratégiques de l’économie sans indemnités aux gros actionnaires et de les gérer collectivement - et surtout pas avec les anciens patrons !

    mi-avril 2020
    Alain Lorenzati

    (1) Mélenchon, mi-mars : https://youtu.be/bJ3WzS4HYEk

    (2) Mélenchon, interview du 1er avril : https://youtu.be/5hBBEuQ1Fos

    (3)A propos de tous ceux qui nous demandent d’attendre l’Après, ce passage d’une lettre écrite par Engels à propos de certains socialistes d’alors : « Le programme ne sera pas abandonné mais simplement ajourné – pour un temps indéterminé. On l’adopte, mais non pas pour soi-même et pour le présent, mais à titre posthume, comme un legs destiné aux générations futures. En attendant, on emploie « toute sa force et toute son énergie » pour toutes sortes de bricoles et de rafistolages de la société capitaliste, pour faire croire qu’il se passe quand même quelque chose et pour que la bourgeoisie n’en prenne pas peur. Ce sont les représentants de la petite-bourgeoisie qui s’annoncent ainsi, de peur que le prolétariat, entraîné par sa situation révolutionnaire, « n’aille trop loin ». Au lieu d’une franche opposition politique : négociation générale ; au lieu de la lutte contre le gouvernement et la bourgeoisie : la tentative pour les gagner et les persuader ; au lieu d’une résistance énergique à toutes les violences venant d’en haut : la soumission humble et l’aveu de mériter le châtiment. »
    (4)Ainsi, par exemple, en matière de flicage, la carte d’identité obligatoire a été imposée par le régime de Vichy à l’automne 1940 et est restée après...