NPA Bourgogne Franche-Comté
  • Intervention de Colette du CHU au meeting du NPA

    Voici l’intervention de Colette infirmière retraitée rappelée dans le cadre du renforcement des équipes du CHU de Besançon face à l’épidémie de Covid19. Cette intervention a été préparée avec Carole de l’hôpital Avicenne de Bobigny (93) — AP-HP

    A Besançon, comme ailleurs, le Covid19 s’est abattu sur un système de santé très affaibli par des années de restriction budgétaire, nous étions déjà à flux tendu avant cette crise.
    Le personnel avait pourtant alerté. En grève depuis un an pour réclamer des embauches, des moyens et l’ouverture de lits.
    Quelques chiffres : La France compte 30 % de lits d’hospitalisation de moins qu’il y a 20 ans. Le taux de lits pour 1000 habitants est de 8.3 en Allemagne, 6,5 en France, 3,4 en Italie, 3 en Espagne et 2,9 aux USA. (Source : CIA World Factbook - Version du Janvier 1, 2019).
    Quand les Urgences de Mulhouse ont commencé à être en difficulté, ça a été la panique générale partout en France. Des moyens ont été débloqués très vite : A Besançon les lits de médecine ont été libérés pour faire de la place, les opérations non urgentes ont toutes été annulées, les retraité.e.s ont été rappelé.e.s et un appel à la réserve sanitaire a été fait.
    Une unité « accueil Covid » autonome a été créée en annexe des urgences pour éviter au maximum toute contamination. Il n’y a eu aucune anticipation pourtant la situation en Chine et en Italie aurait dû alerter les autorités.
    La tension porte cette semaine sur la réanimation. Pourtant la capacité de lits de réanimation a quasi doublé. La réalité c’est plus de 10 intubations par jour et chaque patient Covid reste en moyenne 20 jours sous respirateur. Le renfort de personnel porte donc sur la réa avec des formations à l’arrache sur deux ou trois jours.
    50 personnes de la région ont été transférées ce week-end par hélicoptère vers d’autres régions et en Suisse et en Allemagne. Cela permet de libérer des lits.
    Nous sommes un certain nombre à penser que les transferts en avion ou en train sont des coups de communication du gouvernement quand ils sont médiatisés. Ces transferts, non contents de mobiliser beaucoup de personnel, peuvent potentiellement amener le virus dans des zones encore non touchées. On peut légitimement se poser la question d’un transfert des respirateurs dans des locaux réouverts pour la circonstance à proximité de l’hôpital plutôt qu’un transport de patients mobilisant énormément de moyens logistiques.
    A l’AP-HP l’enjeu est également, d’ouvrir le plus possible des lits de réanimation. Les salles d’opération et de réveil commencent à se transformer en salle de réanimation. Pour exemple, 50 patient-es sortent de réa/jour mais 150 y rentrent. Les hôpitaux d’ile de France n’ont plus suffisamment de lits de réanimation.
    Maintenant tout le monde est sur le pont. Les patients sont de plus en plus nombreux.
    Nous avons droit à deux masques pour un service de huit heures, sachant que leur validité est de quatre heures. On ne peut boire que toutes les quatre heures sinon nous ne sommes plus protégés.
    Plus globalement on est à flux tendu sur tout le matériel (masques et surblouses). Plus inquiétant le curare (anesthésique) commence à se faire rare et la cerise sur le gâteau : Savez-vous combien il est vendu maintenant ? Jusqu’à 7 fois la valeur habituelle.
    Les soignants ont peur d’être contaminés mais aussi de contaminer leurs proches. A L’AP-HP les hospitalier-es viennent la peur au ventre car ils/elles savent qu’ils/elles ne sont pas bien protégé-es. Les directions avec les équipes d’hygiène adaptent les procédures de prévention, d’habillage, de port de masque, de housse pour décès, en fonction des stocks ou plutôt de la pénurie des stocks. Pour exemple, sur toutes les procédures en temps normal, on demande changer de masques à chaque changement de chambre. Maintenant, face à la pénurie le même masque peut maintenant être porté toute la journée. Ils prennent le personnel pour des idiots et c’est ressenti comme cela.
    C’est surement pour cela qu’il y a plus de 1200 collègues contaminés à l’AP-HP avec des pics aux alentours de 160 collègues par jour. 40% sont des médecins, 15% des IDE et 11% des technicien-nes de labo. Peu en réanimation, sans parce qu’ils sont mieux protégés.
    Ça doit être aussi pour cela, qu’il y a très peu de personnes qui se proposent en renfort car ils savent qu’il manque de protections adéquates, de matériel et de médicaments même si des dons ponctuels existent.

    Cette peur est très culpabilisante. Il n’est pas rare que des collègues se retrouvent en pleurs sur le parking. Sans parler du nombre de femmes bien souvent seules qui se forcent, malgré la peur, à venir puis terminent à 21h le soir rentrent chez elles et font faire les cours aux enfants. Certaines n’en peuvent plus.
    Au CHU de Besançon, hier, 114 agents étaient contaminés, il y en avait 60 la semaine dernière.
    Les patient.e.s arrivent souvent en urgence et ne peuvent plus voir leurs proches. Celles et ceux qui meurent sont seul.e.s. C’est humainement insupportable, même si, comme à Besançon un service de soins palliatifs, spécial Covid a été créé.
    A l’AP-HP Le profil des patients comment à s’affiner. Bien sûr les plus de 76 ans sont la population qui meure le plus mais l’âge moyen est de 58 ans sans forcément de facteurs de comorbidité associé. Et plus de 65% des cas en réanimation sont des hommes pas si âgés que cela.
    Les hôpitaux de la région parisienne sont débordés par les personnes décédées. Même si l’on garde les corps 15 jours à 3 semaines, il n’y a plus de place dans les chambres mortuaires ni les instituts médicolégaux alors que les procédures sont simplifiées. Pour y pallier, des containers ou des camions réfrigérants sont placés près des chambres mortuaires et des corps peuvent être emmenés à Rungis en chambre froide.
    Les professionnels sont très affectés par le nombre de décès, de surcroit, lorsque les patients décèdent dans un service Covid et non réa. Il existe des cellules de prise en charge psychologique qui se déplacent dans tous les services.
    Les CHSCT sont privés d’instance par les directions lorsqu’il reste encore des syndicalistes en activité au syndicat car le plus grand nombre est reparti dans les services de soins. Les professionnels sont livrés à l’encadrement qui peut leur imposer de poser des jours de congé ou l’annulation des congés alors que ça ne devrait pas. Pas de CHSCT, pas de procès-verbal, pas de traces. Il y a seulement des réunions d’information.
    Mais surtout pas de sécurité pour les soignants. Les personnels quand ils sont malades avec 38°2 de fièvre et mal à la gorge sont sommés de continuer à travailler. Ils ne sont pas dépistés si les signes cliniques ne sont pas suffisants.
    Même si en Ile de France, les étudiants infirmiers de 1ère année seront payés 1300 euros nets /mois et les 2 et 3 ème années 1500 euros nets/mois. En BFC ce n’est pas encore le cas pourtant ces étudiant.e.s sont bel et bien au chevet des malades comme tous les professionnels, payés pour l’instant 40 € par semaine.
    L’APHP vient de recevoir plusieurs subventions. 4 millions d’euros par la mairie de Paris et 20 millions d’euros par Hermès. Un tiers ira pour les hôpitaux du 93. Hirsch, le Directeur Général, multiplie les appels aux renforts, les messages d’encouragement, les facilités pour les soignants tels que le self et les crèches gratuites, les taxis remboursés ou la reconnaissance en maladie professionnelle pour tous les personnels qui le déclareraient. Parallèlement, le temps de travail peut être réorganisé à l’échelle de chaque service, notamment sous forme d’augmentation des heures supplémentaires (intégralement rémunérées et défiscalisées) dans la limite du volontariat et du repos indispensable…
    La solidarité de la population est réelle. Outre les applaudissements à 20h tous les soirs, les soignant.e.s reçoivent des gâteaux, des pizzas... en grand nombre chaque jour. Des petites entreprises apportent régulièrement des masques pour montrer leur soutien au personnel soignant.
    Le gouvernement nous passe la pommade mais sachez que les collègues sont loin d’être sensibles à la flagornerie.
    Pour l’instant le personnel de l’hôpital se donne à fond pour les patient.e.s.
    Ce qui est attendu de l’Etat ce sont des actes : des moyens pour travailler en toute sécurité et après cette crise sanitaire sans précédent, non anticipée, les collègues dans les services sont bien décidé.e.s à régler leur compte avec les responsables de cette incurie.